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Numéro spécial « Cinquante ans de sociologie des organisations » paru dans la revue Entreprises et Histoire (N°84). Entretien avec Gwenaële Rot et Denis Segrestin, les deux co-directeurs.

ENTRETIENS // INTERVIEWS
Édité le 24 Février 2017

La revue Entreprises et Histoire vient de publier un numéro spécial intitulé « Cinquante ans de sociologie des organisations » (N°84). Entretien avec Gwenaële Rot et Denis Segrestin, les deux co-directeurs.

Un colloque (www.50ans.org) s’est tenu en 2014 pour célébrer les cinquante ans du CSO au travers de son fondateur Michel Crozier et des contributions du centre à la sociologie et à la science politique.


Dans ce numéro spécial, vous revenez sur l’histoire de la sociologie des organisations et de la place qu’elle a occupée au niveau national dans les sciences sociales. Quelle approche éditoriale avez-vous choisi parmi les nombreux travaux étudiés?

Denis Segrestin : Nous avons tiré parti des exposés et des échanges auxquels a donné lieu le colloque des « cinquante ans », tout en cherchant à approfondir le creuset institutionnel et intellectuel dans lequel le CSO a progressivement pris ses marques. Cela nous a incités à remonter aux années 60, « années pionnières » que Pierre Grémion assimile à l’histoire d’une « petite entreprise ». Nous avons également exploré l’espace scientifique dans lequel le CSO s’est inscrit en nous tournant vers la revue Sociologie du travail, fruit de l’alliance de quelques jeunes « entrepreneurs » désireux de promouvoir une « sociologie d’enquête » dans le monde du travail. Ce monde était aussi un élément décisif du paysage et nous devions nous y arrêter. Deux articles traitent de la façon dont le CSO l’a appréhendé : l’un à propos de l’évolution des méthodes d’enquête qui lui étaient appliquées ; l’autre à propos du sort que le Centre a réservé, au fil du temps, aux institutions économiques. Et un troisième évoque la façon dont se sont conjuguées, durant les Trente Glorieuses, la culture de l’entreprise et celle de l’administration publique, et les conditions dans lesquelles les sciences sociales ont contribué à leur rapprochement.

Il faut faire une remarque supplémentaire à propos de ce projet. Celui-ci ne prétend pas couvrir tout le champ auquel renvoie le concept d’organisation. Ce champ étant extrêmement ouvert, nous avons au contraire pris le parti de faire des choix, en nous conformant autant que possible à la vocation de la revue qui a bien voulu nous accueillir, Entreprises et histoire. De ce fait et même si le CSO n’a jamais tracé de frontière étanche entre les administrations et les entreprises privées, nous avons privilégié les secondes, sachant qu’une autre publication (en préparation à la Revue française de science politique) prendra le parti inverse.

Quelles sont les périodes clés à retenir dans l’histoire des 50 ans de cette branche de la sociologie en France ?

D.S. : Il est malaisé de distinguer des grandes périodes dans l’histoire d’un laboratoire tel que le CSO, car celui-ci n’a pas connu de rupture majeure, en dépit des évolutions intenses intervenues de son environnement. Selon les objets traités, on est conduit à des périodisations différentes.
Dans l’article qui se penche sur la façon dont le Centre a traité des entreprises et de l’activité économique, quatre grandes séquences sont distinguées. La première court jusqu’au début des années 1980 : le concept d’organisation y apparait très englobant. En dépit des apparences, l’insistance sur le « phénomène de la bureaucratie » ne conduit pas à privilégier le secteur public face au secteur marchand, mais sert au contraire de trait d’union. Durant les années 1980, l’intérêt pour l’action publique prend paradoxalement le dessus, la question majeure étant de savoir en quoi l’initiative économique peut contribuer à la modernisation de la société française. Le contexte évolue nettement entre 1990 et 2005 : à l’heure de l’ouverture des marchés et de la restructuration du tissu industriel, le CSO se concentre sur la complexité des systèmes humains. L’activité économique en devient l’étalon, aux côtés des grandes machines publiques comme l’hôpital ou l’université. A son tour, la dernière décennie a connu une forte inflexion : les travaux sur les organisations économiques ont été en quelque sorte encastrés dans les mutations générales du capitalisme, mettant au premier plan les questions sous-jacentes à la transformation historique des formes de contrôle dans la firme.

Gwenaële Rot : On trouverait des séquences assez différentes à propos de la dynamique des institutions scientifiques elles-mêmes. Ainsi, s’agissant de l’écosystème qui s’était constitué autour de la revue Sociologie du travail, la césure principale est intervenue entre 1966 et 1968, lorsque les fondateurs ont passé le relais à une nouvelle génération de chercheurs. On peut quand même établir un rapport entre l’agenda de la revue et l’histoire du laboratoire : les travaux du CSO y furent discrets dans les années 80 et revinrent en force ensuite, en raison d’une ouverture réciproque de la ligne éditoriale de la revue est du programme de travail des chercheurs du Centre.
A propos des quinze dernières années, il faut faire état d’une évolution plus générale, en rapport avec un nouveau changement de génération. Les chercheurs qui ont rejoint le laboratoire depuis le début des années 2000 sont de moins en moins disposés à associer les recherches du CSO à celle d’une « branche » de la sociologie, caractéristique d’une école de pensée. L’essor de la sociologie économique au sein du centre est une illustration frappante de cette évolution.

De quelle manière le parcours et la personnalité de Michel Crozier ont-ils influencé le développement de la sociologie des organisations en France ?

D.S. : Le rôle de Michel Crozier a bien sûr été tout à fait déterminant, et le lecteur aura vite fait d’observer la place centrale qui lui revient dans tout le numéro. Cette place est le juste reflet de ce qui est dû à Michel Crozier dans le développement du laboratoire et du domaine. Cependant, nous avons eu à cœur de mettre en valeur la dimension collective de l’aventure : à chaque fois que les auteurs mettent en rapport l’activité du fondateur et celle du laboratoire, ils démontrent qu’en fait, l’un et l’autre furent longtemps indissociables.

Colloque de Cerisy en 1990


Parmi les paradigmes avancés, les sociologues des organisations ont rapproché l’analyse des affaires publiques à celle des institutions économiques. Mais l’histoire révèle qu’il peut exister un fossé entre le registre de l’analyse et celui de l’action. Comment vous êtes-vous saisis de ce problème ?

D.S. : En effet, l’un des points forts de la sociologie des organisations telle que la CSO l’a pratiquée depuis l’origine tient au fait qu’en mettant les acteurs au centre, les chercheurs ont toujours résisté à l’idée de la singularité radicale des champs du social. Ainsi l’action publique et l’activité économique y ont assez naturellement cohabité. Mais c’est une toute autre affaire de savoir dans quelle mesure, sur le terrain, les modèles respectifs de l’administration publique et du management des entreprises sont parvenus à se féconder mutuellement. Dans son article sur les réformes de l’Administration des finances, Florence Descamps montre à quel point le rapprochement des deux mondes fut alors laborieux. Depuis, les normes du « nouveau management public » n’ont pas cessé de se diffuser. Mais il n’empêche : tous les travaux qui étudient ces questions de près confirment qu’il s’agit là d’un processus d’une très grande complexité et dont les implications sont telles qu’on n’en verra probablement jamais l’issue.

On est tenté de considérer que la sociologie du travail et la sociologie des organisations se sont fait concurrence en France pour rendre compte d’objets voisins. Comment et pourquoi ces approches se sont-elles distinguées ?

G.R. : Dès la création du Centre d’études sociologique après la guerre, la sociologie du travail a occupé une place centrale dans les programmes de recherche, notamment autour de Georges Friedmann, tout simplement parce que le travail était au cœur de la vie sociale : faire de la sociologie du travail, c’était faire de la sociologie générale. Dans la période de la reconstruction d’après-guerre comprendre le travail, c’était par exemple s’intéresser aux « attitudes » des salariés face aux changements techniques et organisationnels. A cet égard, il n’y avait à l’époque pas vraiment de différence dans les questionnements de recherche entre ceux qui allaient étudier les laminoirs (comme Alain Touraine et Jean-Daniel Reynaud) ou ceux qui allaient étudier les employées de bureaux comme Michel Crozier ; les questions étaient comparables. En ce sens, il faut plutôt s’interroger sur les raisons pour lesquelles ce que l’on a appelé la « sociologie des organisations » s’est autonomisée par rapport à celle du travail. A ce sujet, il faut prendre en compte les processus de structuration du champ de la sociologie, mais aussi le poids des oppositions idéologiques après 1968. Avec le recul, on est en droit d’estimer que ces distinctions sont faiblement heuristiques. Les sociologues peuvent-ils analyser les entreprises en passant à côté de l’activité productive, et donc du travail ?

Quel est l’avenir de la sociologie des organisations dans des circonstances où la sociologie économique affirme sa présence ? Quelle est aujourd’hui la place de la sociologie des organisations dans les programmes d’enseignement ?

G.R. : Le développement de la sociologie économique permet de donner un nouveau souffle à la sociologie des organisations ; elle l’englobe tout en l’obligeant à se décloisonner. La réponse à la seconde question découle de la première : tout dépend de ce que l’on met derrière l’étiquette « sociologie des organisations ». Cette question fait l’objet du long débat sur l’enseignement que nous avons retranscrit dans ce numéro d’Entreprises et histoire. S’il s’agit de l’analyse stratégique « crozierienne », sa place est devenue marginale, parce qu’il s’agit d’une sociologie historiquement située, comme ce numéro le montre bien. Mais l’analyse sociologique des organisations, prises dans leur historicité et leur spécificité, trouve tout à fait sa place dans les enseignements plus larges de sociologie économique et de sociologie du travail.