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Entretien avec Marie-Emmanuelle Chessel sur les patrons chrétiens

ENTRETIENS // INTERVIEWS
Édité le 10 Septembre 2018

Suite à la publication de l'ouvrage collectif L'Entreprise et l'Evangile, et avant le petit déjeuner qui sera consacré à la question "Comment être patron et chrétien ?" le 20 septembre 2018, Marie-Emmanuelle Chessel dessine à grands traits les caractéristiques d'un mouvement patronal chrétien.


Quel est le rôle d'une organisation patronale ?

Il existe un grand nombre d’organisations patronales, depuis le XIXe siècle, au niveau local, national et international. Un grand nombre d’entre elles sont des syndicats professionnels, qui ont pour objectifs de défendre les intérêts des patrons et de négocier avec les autres syndicats. Mais d’autres organisations sont des cercles de pensée, qui rassemblent leurs membres pour les informer, leur permettre de discuter et de réfléchir ensemble.
C’est l’objectif du mouvement que nous étudions et qui a eu plusieurs appellations depuis 1926 : la Confédération française des professions, le Centre Français du Patronat Chrétien, les Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens. Ce mouvement existe toujours aujourd’hui et il affiche 3000 membres. On pourrait citer d’autres mouvements du même type : le Centre des Jeunes Dirigeants (CJD), Ethic, etc.
Dans les années 1960, un des dirigeants de ce mouvement (jusqu'aux années récentes, les femmes sont encore faiblement représentées), l’éditeur Yvon Chotard, qui avait aussi pris des responsabilités au CNPF (et a failli en devenir le président beaucoup plus tard), développait ainsi les deux attitudes possibles pour qu’un patron agisse dans la Cité : une attitude de « représentation », dans les syndicats patronaux (et au CNPF), et une attitude de « participation », qui consistait à participer à une « politique d’intérêt général », à différents échelons, municipal, national ou européen. Le mouvement patronal chrétien permettait selon lui cette deuxième action dans la sphère publique. Cette attitude répondait à une réflexion sur le « bien commun », qu’on trouve dans les textes de la Doctrine sociale chrétienne.



Quels sujets intéressent les patrons chrétiens ?

Tout au long du XXe siècle, dans le mouvement patronal chrétien, les patrons étudient une vaste panoplie de sujets, à la lumière de la Doctrine sociale de l’Eglise, puis de la Doctrine sociale chrétienne. Cela va des questions de formation aux manières techniques d’intéresser le personnel à l’entreprise (ce qu’on a appelé, dans les années 1960, la « réforme de l’entreprise »). Dans tous les cas ils défendent une vision humaine de l’entreprise et des modes de participation des personnels. S’il est difficile de parler d’une « théorie » de l’entreprise, on voit une certaine cohérence dans leur approche qui valorise les questions de morale, d’éthique et de justice. Yvon Chotard parle dans les années 1960 d’une « éthique du chef d’entreprise ».
Différentes modalités leur permettent de « travailler » sur ces sujets : ils se rassemblent dans des petits groupes (sections, puis aujourd’hui équipes), avec un conseiller spirituel, ils organisent des réunions régionales et tous les deux ans en grandes Assises nationales. Les dernières Assises ont été organisées à Strasbourg en 2018 autour du thème « Oser pour une foi(s) ». En 1956 le thème était « Les responsabilités actuelles des chrétiens chefs et dirigeants d’entreprise », en 1964 « La participation », en 1992 « Quelle économie de marché pour quel Royaume ? ».
Dans la revue publiée actuellement par le mouvement, Dirigeants Chrétiens, on trouve de nombreux témoignages de dirigeants et dirigeantes d’entreprise, à qui on demande par exemple « en quoi votre foi est inspirante ? ». Ces portraits présentent des acteurs et actrices de l’entreprise qui tentent de réaliser « un monde plus juste et plus solidaire ». Les articles insistent sur la responsabilité de ces dirigeants et de ces entreprises, ou par exemple sur la « juste répartition des profits de l’entreprise ». A côté de ces témoignages, on peut lire des rubriques où est proposée une « relecture théologique » des activités économiques ou des textes religieux (cantiques, prières). L’organisation publie aussi des cahiers, par exemple sur « Fiscalité et justice » ou « Les chrétiens et la Dette ».




Pourquoi des patrons choisissent-ils d'être actifs dans une organisation chrétienne et pas seulement dans une organisation patronale classique ?

Le plus souvent, les patrons chrétiens que nous étudions appartiennent à différents types d’organisations, et ces engagements sont pensés comme complémentaires. Ils peuvent par exemple appartenir aussi à un syndicat professionnel, lié à leur activité, et à un mouvement d’Action catholique, plus directement lié à l’Eglise, comme l’Action catholique des milieux indépendants (ACI).
Par exemple dans la région du Nord de la France que nous étudions plus directement, on voit que les membres du mouvement patronal chrétien sont aussi souvent des anciens membres du Centre des Jeunes Dirigeants, qu’ils sont aussi investis dans les syndicats professionnels des secteurs de la région (par exemple le textile), qu’ils appartiennent aussi à des cercles d’Action catholique, qu’ils peuvent avoir aussi des activités philanthropiques ou participer aux activités du « Secrétariat social », une institution créée par l’Eglise pour coordonner l’action des « catholiques sociaux » (clercs ou laïcs). L’étude des patrons chrétiens est donc une entrée vers l’analyse d’engagements divers dans l’économie et la société locales.
Lorsqu’on les interroge, les membres de ce mouvement expliquent ce qu’ils et elles trouvent dans le mouvement : des réflexions - et parfois des solutions - pour articuler leur activité professionnelle et leur foi. Autrement dit, ils et elles peuvent discuter de leur foi, de leur famille, de leur spiritualité dans un groupement d’action catholique, et les même iront discuter de questions liées au monde économique et à l’entreprise dans des syndicats professionnels. Le mouvement patronal chrétien serait un des rares qui leur permettrait d’articuler les deux, ne serait-ce qu’en leur permettant de partager leurs questionnements.






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Marie-Emmanuelle CHESSEL