Sciences Po CSO/CNRS CNRS

In memoriam Jean-Daniel Reynaud (1926-2019) par Erhard Friedberg et Denis Segrestin

HOMMAGE // TRIBUTE
Édité le 5 Février 2019




Par Erhard Friedberg :

Avec la mort de Jean-Daniel Reynaud, survenue il y a quelques jours, la sociologie française a perdu un chercheur qui a contribué de manière décisive au renouveau de la discipline après la Seconde Guerre Mondiale.










Après avoir obtenu son agrégation de philosophie à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm en 1946, Jean-Daniel Reynaud quitte très vite l’enseignement de la philosophie pour la recherche sociologique, parce que, comme il l’expliquait volontiers, il avait le sentiment qu’il lui fallait un retour sur la réalité, qu’il fallait qu’il voie les choses par lui-même, qu’il fallait observer comment les choses se passaient sur le terrain. Très rapidement, en 1950, il entre au Centre National de la Recherche Scientifique où il rejoint le Centre d’Etudes Sociologiques, principal laboratoire de recherche sociologique du CNRS et dirigé à l’époque par Georges Friedmann.

JD Reynaud a trouvé dans la nouvelle sociologie du travail, récemment acclimatée en France par G. Friedmann, l’instrument permettant de satisfaire sa soif pour la réalité empirique et son désir de mieux comprendre le contexte plus large du changement social et du processus de modernisation en cours dans la société française de l’après-guerre. En 1956, il a co-dirigé une des études empiriques les plus représentatives de ce nouveau champ, l’étude de Mont Saint Martin portant sur « Les attitudes ouvrières face au changement technique ». Puis, en 1959, il a joint ses forces avec Michel Crozier, Alain Touraine et Jean-René Tréanton, pour fonder la revue Sociologie du Travail, vite devenue le porte-drapeau, en France, de la nouvelle sociologie empirique (d’inspiration américaine, du moins à son départ) du travail, des relations professionnelles, de la négociation collective et des organisations.

Par la suite, JD Reynaud a progressivement déplacé le centre de ses intérêts de recherche vers l’analyse empirique et théorique des relations professionnelles et des processus de négociation collective. Cela explique pourquoi il est surtout connu comme le père fondateur de l’étude empirique et théorique des conflits, de la négociation collective et de la négociation comme processus social. Ses très nombreuses études empiriques des conflits du travail ont fait de lui un expert reconnu et recherché à la fois par les associations patronales et les syndicats ouvriers, et notamment par les dirigeants de la CFTC, devenue depuis la CFDT. Tant au Conservatoire National des Arts et Métiers où il a succédé à Georges Friedmann sur la chaire de Sociologie du travail, que dans ses enseignements au programme doctoral de Sciences Po, il a formé des cohortes d’étudiants à son unique style d’études de cas quasi anthropologiques sur les conflits du travail, les grèves et les processus de négociation collective.

Ce qui est connu comme la « Théorie de la régulation » et qui constitue sa contribution théorique majeure est très directement liée à cette immersion en continue dans le monde de la négociation collective. Esquissée une première fois dans un article en 1979, approfondie ensuite dans un nouvel article en 1988, et finalement formulée dans son livre majeur “Les Règles du jeu” (1989/1993), cette approche théorique approfondit et enrichit l’analyse de la négociation collective et du phénomène de la négociation tout court. Les deux y sont conceptualisés comme des processus interactif d’échange social dans lesquels des sources différentes et opposées de règles sont articulées et régulées et finissent par générer des ordres normatifs locaux qui non seulement ont leur autonomie par rapport au système social, mais contribuent à leur tour au changement social. En d’autres termes, JD Reynaud y a transformé l’étude de la négociation collective en un paradigme de recherche pour analyser et comprendre le rôle de l’action collective et des conflits (du travail) dans la création et la transformation de l’ordre social.

Comme chercheur en sciences sociales, JD Reynaud était activement engagé à la fois au service de la modernisation de la société française et, en lien avec cette préoccupation, au service du renouveau de sa discipline. Pour lui, la sociologie devait être utile pour les processus de changement sociétaux, non pas tant en l’interprétant, mais surtout en produisant des faits sur ce qui se passait sur le terrain, et ainsi en produisant une connaissance dont les acteurs concernés pourraient se saisir pour mieux comprendre et maîtriser ce qu’ils vivaient. C’est cette conception du rôle de la sociologie dans la société qui lui ont fait prendre une part active en 1971 dans la création, ensemble avec Michel Crozier et Henri Mendras, de l’ADSSA (Association pour le Développement des Sciences Sociales Appliquées), dont le style d’enseignement (l’accent y était mis sur la recherche empirique des faits et le passage par l’enquête de terrain) a constitué à l’époque une innovation majeure dans l’enseignement de la sociologie dans les universités françaises. Le cycle long de l’ADSSA, dirigé par Michel Crozier, est ensuite devenu l’embryon d’une première version (1978-2005) du programme doctoral de Sciences Po. Le cycle court, dirigé par Renaud Sainsaulieu, est devenu quant à lui un DESS de Sciences Po, puis un Master professionnel en sociologie de l’entreprise.

Jean-Daniel Reynaud était en tous points un scientifique impressionnant. Sa modestie, sa courtoisie et sa recherche permanente de l’expression juste étaient proverbiales. Quiconque a eu la chance de le rencontrer ne pouvait qu’être frappé par la puissance de sa réflexion toujours nuancée sur la théorie sociale et la société, toujours à la recherche du mot précis, toujours respectueuse de la réalité empirique et toujours capable d’enrichir celle-ci en la resituant dans son contexte pertinent. Avoir pu, comme moi, travailler avec lui pendant de nombreuses années au DEA de Sociologie, devenu ensuite master de recherche en sociologie de Sciences Po, était à la fois un honneur, un grand plaisir et une expérience scientifique et humaine infiniment enrichissante.


Erhard Friedberg
Prof. emeritus of Sociology at Sciences Po Paris



Denis Segrestin :

C’est en 1971 que je suis invité par Jean-Daniel Reynaud à le rejoindre au Conservatoire national des arts et métiers. J’y suis nommé sur un poste d’assistant. J’avais préalablement noué des contacts avec lui à Sciences Po (où j’étais entré en 1966, après une licence de sociologie), puis dans le Cycle supérieur préludant au doctorat. J’avais suivi des séminaires qu’il animait, et collaboré ponctuellement à certaines des enquêtes qu’il conduisait (je me souviens par exemple d’un travail sur la restructuration de la sidérurgie lorraine…). A mon arrivée au CNAM, la thèse que j’ai entreprise sous sa direction (sur les pratiques syndicales de rang professionnel) est encore en cours. Le laboratoire de sociologie du travail et des relations professionnelles n’existe que depuis deux ans, bien que J.-D. R., nommé au CNAM en 1959, ait déjà autour de lui des chercheurs permanents depuis plus longtemps.

Le Labo que j’intègre alors est, bien sûr, fortement façonné par la personnalité de son directeur. Sa « marque » est notoire de deux points de vue, où l’influence tutélaire de Georges Friedmann apparait nettement. D’abord (et ce n’est pas sans rapport avec le fait que Reynaud a succédé à Friedmann au CNAM), les travaux du laboratoire se rapportent aux évolutions du travail et des relations du travail, aux conflits du travail, à l’action syndicale et aux pratiques de la négociation. Ensuite (et c’est là le legs laissé aussi par Friedmann aux autres chercheurs qu’il avait précédemment parrainés, à commencer par Michel Crozier et Alain Touraine), Reynaud conçoit le travail du sociologue comme un démarche d’observation du « monde tel qu’il est », abandonnant à ce titre le bagage philosophique acquis à la rue d’Ulm au profit de courants innovants des sciences sociales, venus essentiellement des Etats-Unis. Toutefois, une fois rappelés ces éléments cardinaux de cadrage scientifique, il devient pour le moins malaisé de préciser les voies sur lesquelles Reynaud conduisait les nouveaux entrants, tant il se gardait de leur imposer quelque allégeance théorique que ce soit.

Me reviennent néanmoins en tête quelques discrètes injonctions. L’une d’entre elles tenait à l’invitation qui nous était faite de résister à la tentation de « penser la société comme un tout ». Selon lui, la tâche du sociologue était d’observer des « ordres locaux », par essence mouvants et contingents. Il nous éloignait en cela des choix opérés au même moment par Touraine, et plus tard par Bourdieu, bien que l’un et l’autre furent restés de ses amis. Une autre invite touchait moins aux catégories de la réalité sociale qu’à la façon de l’appréhender : Reynaud nous manifestait sa prédilection pour les hypothèses contre-intuitives. A le suivre, la pensée paradoxale participait de l’hygiène de la recherche, contraignant à chercher le sens au-delà des apparences, forçant à se défier des discours et des arguties expéditives auxquelles ils pouvaient conduire. Personnellement, je crois avoir abondamment tiré profit de ce conseil, dès mon travail de thèse : sans sa caution, je n’aurais jamais osé appliquer à la France l’idée selon laquelle les ressources des syndicats de métier (à visée « corporatiste » ?) pouvaient alimenter un mouvement ouvrier d’orientation anticapitaliste et mu par le mobile de la lutte des classes.

Cette inspiration était-elle suffisamment structurante pour mettre l’équipe de Jean-Daniel Reynaud en mouvement et susciter en son sein un processus vertueux de création collective ? De l’intérieur, on en a parfois douté, tant le directeur du Labo pouvait apparaitre tolérant à la diversité, si ce n’est à l’opposition des points de vue. Tolérant, il l’était encore lorsque l’on en venait à transgresser ses convictions fondatrices en faveur d’une sociologie des ordres locaux, saisis à partir des processus de régulation qui résultaient de la confrontation des acteurs. J’ai tôt fait l’expérience de cette transgression, probablement pour m’affranchir de l’emprise que ce père d’adoption était susceptible d’exercer sur moi. Ce fut par exemple le cas quand j’ai postulé la stabilité relative des « communautés de l’action collective », en enrôlant certains collègues au service de cette cause. J’ai récidivé dans les années 1980 en m’engageant (en compagnie de Renaud Sainsaulieu) sur la voie d’une « théorie de l’entreprise » qui accordait à celle-ci une forte consistance institutionnelle. Or dans ces circonstances comme dans bien d’autres, et pour bien d’autres que moi, J.-D. R. ne se contentait nullement d’apparaitre bienveillant. Il nous encourageait, souvent avec jubilation, jusqu’à nous aider à identifier les éléments décisifs de ce que nous essayions de mettre à jour.

La fin de mon parcours à ses côtés a grosso modo coïncidé avec la parution de son livre majeur, Les règles du jeu (en 1989). Ce n’est qu’alors, me semble-t-il, que j’ai compris les ressorts profonds de l’extrême retenue avec laquelle J.-D. R. usait de son autorité pour soumettre les autres à son point de vue. Au fond, cette attitude tirait son sens de ce qui est alors apparu comme le cœur de sa sociologie. Définitivement, il entendait faire valoir que les systèmes sociaux, quels qu’ils soient, ne prenaient substance et sens que du fait de l’aptitude immanente des acteurs à gérer leurs contradictions, si ce n’est à s’en nourrir pour persévérer, apprendre et affronter le changement. Lors d’un hommage antérieur, une collègue a écrit que l’équipe de J.-D. Reynaud s’apparentait alors à une famille compliquée, parfois au bord de la « cacophonie ». A bon droit, certains y ont vu un espace propre à la maïeutique. Mais sans doute l’expérience à laquelle Jean-Daniel Reynaud nous donna de participer allait-elle plus loin. Il nous mettait tous (et se mettait lui-même) à l’épreuve de ce qu’il percevait des « règles du jeu » inhérentes à notre activité de sociologue et par-delà, à ce que notre petit monde entendait comprendre de la société.

Denis Segrestin,
Prof. emeritus de Sociologie à Sciences Po Paris



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