Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Jean-Pierre Worms nous a quittés

HOMMAGE // TRIBUTE
Édité le 26 Juillet 2019


C’est avec une immense tristesse que nous apprenons le décès de Jean-Pierre Worms. Il allait avoir 85 ans.

Jean-Pierre fut l’un des fondateurs du CSO, qu’il rejoint en 1961 avant d’être recruté au CNRS en 1962 puis de participer au programme l’Administration française face au problème du changement. Je ne vais pas retracer ici sa carrière et son parcours, dans toute leur diversité et leur richesse ; d’autres le feront bien mieux que moi. Je vais plutôt, de manière très personnelle donc subjective, dire ce que Jean-Pierre a représenté pour moi, en tant que chercheur puis directeur du CSO.


Jean-Pierre Worms, c’est d’abord un article.

« Le préfet et ses notables », qui paraît dans la revue Sociologie du Travail en 1966, constitue l’un des articles les plus importants de la sociologie française de l’après-guerre. Il marque en effet un tournant dans la manière dont la sociologie aborde, non seulement les relations qu’entretiennent les représentants locaux de l’Etat avec les élus politiques et consulaires, mais plus largement les rapports entre l’administration et ce que l’on appelle alors son environnement. Rompant avec la vision juridique alors dominante, l’article, dont le style comme la rigueur d’écriture n’ont pas pris une ride, révèle et analyse de manière très fine les multiples négociations qui se nouent entre préfets et élus locaux autour de la mise en œuvre de la loi. Je le fais toujours lire à mes étudiants pour leur expliquer le rôle du préfet dans le système politico-administratif français. Peu d’articles ont eu, à la fois une telle influence dans le changement de regard porté sur un objet comme l’administration et au-delà ce que l’on appelle aujourd’hui l’action publique, et une telle longévité. Certes le contexte a beaucoup évolué depuis, mais le préfet demeure seul responsable du maintien de l’ordre à l’échelle départementale, et l’article de Jean-Pierre permet de saisir d’une manière qui demeure lumineuse ce que recouvre et signifie maintenir l’ordre public en France.

Jean-Pierre Worms, c’est ensuite un moment.

Elu député en 1981, il est rapporteur en 1982 de cinq lois de décentralisation. Qui mieux que lui pouvait en effet présenter devant l’Assemblée nationale des lois qui allaient révolutionner les relations entre l’Etat et les collectivités locales. Quel meilleur connaisseur du système politico-administratif local pouvait saisir la portée des changements qui allaient être introduits par ces lois. Un tel parcours, de la recherche vers l’engagement politique, n’était pas commun ; aujourd’hui encore moins qu’hier. Jean-Pierre ne concevait pas son activité de chercheur indépendamment d’un engagement dans la vie de la cité. Mais je reste toujours admiratif de ce parcours qui lui a permis de donner les clefs de compréhension du système politico-administratif français avant d’entreprendre de le faire évoluer dans la direction d’une plus grande démocratisation. Je ne peux qu’imaginer la fierté qu’il a dû ressentir au moment de venir présenter devant ses collègues des textes d’une telle importance, en ayant conscience d’écrire l’histoire.

Jean-Pierre Worms, c’est enfin un engagement.

J’ai évoqué l’engagement politique, mais ce n’est que l’une des facettes de ses multiples engagements. Jean-Pierre a toujours été engagé, qu’il s’agisse de causes, en faveur de la création d’entreprises, ou dans la vie associative. Dire qu’il ne comptait pas son temps pour les multiples structures qu’il a contribué à créer, animer ou diriger serait un doux euphémisme. Il faisait régulièrement appel à des chercheurs pour l’aider dans ses différentes initiatives, ouvrant ainsi des terrains passionnants. Sa foi dans l’importance de la vie associative et au-delà dans la démocratie participative est demeurée intacte jusqu’au bout. S’il y a bien une personne à laquelle le terme « d’infatigable militant » s’applique, c’est à Jean-Pierre. Mais là où le plus souvent, tel ou tel est l’infatigable militant d’une cause, Jean-Pierre lui les multipliait avec le même degré de conviction.

J’ai eu la chance de rencontrer Jean-Pierre lorsqu’il a quitté ses mandats politiques pour retourner à la recherche en 1993 – mais soyons clairs, il a surtout multiplié les engagements associatifs et nous (les différents directeurs et directrices du CSO) l’avons toujours soutenu dans ses initiatives. J’ai eu l’honneur de publier un article avec lui dans la revue Projet en 1996, dans lequel nous prenions la défense des réformes de décentralisation, alors attaquées y compris par certains chercheurs au motif qu’elles auraient encouragé la corruption, pour montrer qu’au contraire ces réformes avaient introduit les instruments ayant permis de rendre ces pratiques, qui n’avaient pas attendu 1982 pour se développer et se diffuser, enfin visibles et condamnables. J’ai eu le plaisir ensuite de participer à l’aventure de l’Observatoire de la démocratie locale de Paris à partir de 2005, créé en parallèle à la mise en place des conseils de quartier pour évaluer les effets des pratiques de démocratisation de la ville de Paris. Cela a donné lieu à quelques très belles recherches. Enfin, j’ai eu la satisfaction de l’entendre une dernière fois lors du colloque pour les 50 ans du CSO en 2014, lors duquel il a à nouveau martelé sa foi inébranlable dans l’importance de la vie associative et la démocratie participative pour faire évoluer notre système politique.

Jean-Pierre était d’une gentillesse extrême, d’une générosité inégalée, d’une droiture de tous les instants, mais je retiendrai surtout son optimisme : il n’a jamais perdu la foi dans les combats qu’il menait, malgré les difficultés, déconvenues et déceptions qu’il pouvait rencontrer. Là où d’autres auraient depuis longtemps baissé les bras, il repartait à l’assaut, plantant partout des graines, enrôlant des soutiens, et luttant sans cesse pour convaincre ses interlocuteurs du bienfondé de ses convictions et positions. On ne pouvait, et on ne peut encore, qu’être admiratif devant une telle constance et un tel niveau d’engagement. C’est une grande fierté d’avoir pu le compter parmi mes amis.


Olivier Borraz
Directeur du CSO



En 2014, Jean-Pierre Worms était intervenu au colloque des 50 ans du CSO aux côtés de Catherine Grémion et de Philippe Urfalino à la session consacrée aux rapports au politique et aux décideurs.